De la banalité de ce que l’on a cru exceptionnel - Partie 2
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Dans cette série d’article, nous nous proposerons de percevoir comment les huit symptômes décrits par le sociologue Irving Janis pour reconnaitre un phénomène de pensée groupale sont non seulement produits, mais aussi -d’une certaine manière- institutionnalisés par les Témoins de Jéhovah.
1er symptôme du GroupThink : le sentiment de l’invulnérabilité.
C’est donc le premier de symptômes permettant de reconnaitre la dérive d’un groupe vers ce mode de pensée unique.
Lorsque les membres du groupe commencent à l’envisager comme un bloc que nul ne pourra jamais abattre, la tendance toute naturelle sera à afficher son assurance, et à ne plus tenir compte des signaux qui devraient logiquement avertir tout un chacun : on ne tient alors plus compte des remarques et des avertissements des autres. Ceux qui se risqueraient, à l’intérieur du groupe, à émettre des avertissements sur le risque de dérive du groupe verra son point de vue sévèrement réprimé.

- Les TdJ ne se prennent pas pour Superman, ils imaginent juste leur groupe abrité derrière. Le résultat est le même : ils se sentent invulnérables.
Dans le cadre du jéhovisme, cette prétention d’invulnérabilité se fait “par procuration”. Le groupe ne s’affirme en effet pas invulnérable par lui-même, de par ses structures ou ses mérites propres, mais il ne s’en déclare pas moins invulnérable : les TdJ s’affirment invincibles de par la Providence divine.
Ne doutant pas une seconde que Rom 1.31 (« Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » -TMN) s’applique à eux, et uniquement à eux, ils cultivent ce sentiment que rien ne pourra jamais les atteindre, en tant que groupe.
Ainsi, n’hésitant pas à se comparer à Moïse lors de la sortie d’Égypte, qui, dans le récit biblique, recevait ses directives directement de Dieu (et ne prenait donc pas de “décisions”, dans le récit biblique), voici ce que les dirigeants des Témoins de Jéhovah disent d’eux-mêmes et de leur décisions :
« Rappelez-vous également que Jéhovah a dérouté les Israélites vers un endroit où ils semblaient être pris au piège, avec d’un côté les montagnes et, de l’autre, la mer Rouge. Cela paraissait être à tous égards une mauvaise décision. Mais Jéhovah avait la situation bien en main, et tout concourut à sa louange et au salut de son peuple. Aujourd’hui, peut-être ne comprenons-nous pas bien le pourquoi de certaines décisions en matière d’organisation, mais nous avons toutes les raisons d’avoir confiance en la manière dont Jéhovah dirige les choses par son fidèle canal de communication [c.à.d. l’organisation des Témoins de Jéhovah, et bien sûr tout spécifiquement ses dirigeants.]. De temps à autre, nous pouvons avoir l’impression que nos ennemis l’emportent. Notre champ de vision limité nous empêche bien souvent d’embrasser du regard toute la situation. Toujours est-il que Jéhovah est capable de prendre les choses en main au moment opportun, tout comme il l’a fait à l’époque des fils d’Israël. — Proverbes 3:5. »
Ainsi, si le champ de vision du lecteur est décrit comme étant limité, ce même lecteur ne doit pas douter un instant que la vision des dirigeants du groupe, de l’organisation, elle, ne peut pas connaitre l’échec. Même si certaines décisions paraissent franchement mauvaises, elles ne doivent pas être remises en question.
D’ailleurs quelques lignes plus loin dans ce même article, cette déclaration d’invincibilité collective est répétée :
Concrètement, pour convaincre l’adepte de son invincibilité, l’organisation met constamment en avant ses réussites et ses succès (ou ce qui sera de toute faççon présentée comme tel), déduisant de ces succès, ou encore des chiffres de la croissance du nombre d’adeptes (savamment comptabilisée) qu’ils ont la protection divine et que rien ne pourra donc jamais les atteindre :
« Est-il présomptueux de la part des Témoins de Jéhovah d’affirmer qu’ils sont les seuls à avoir le soutien de Dieu ? Pas plus que cela ne l’était de la part des Israélites en Égypte par rapport aux croyances des Égyptiens, ou de la part des chrétiens du Ier siècle face aux dévots de la religion juive.(…)
Le fait que les Témoins de Jéhovah soient plus forts et plus actifs que jamais, et ce malgré une opposition générale, est la preuve que Jéhovah approuve leur œuvre. »
Évidemment, on comprend aisément qu’absolument tous les groupes qui connaissent une période d’accroissement (telles les Églises Évangéliques, championnes du monde de la croissance très loin devant les TdJ) peuvent revendiquer un tel soutien, mais cela ne semble pas relativiser les prétentions jéhovistes en la matière.
C’est encore l’idée maitresse de cet article de 1984, où la société Watchtower, organe central du jéhovisme, publiait un texte d’auto-promotion un peu après son premier centenaire.
« Les Témoins de Jéhovah ont prospéré et sont maintenant plus forts que jamais, même quand leur œuvre est interdite, parce qu’ils sont guidés et protégés par l’esprit saint de Dieu. Il ne fait pas de doute que, puisqu’ils sont neutres et aiment la paix, ils semblent être un peuple des plus vulnérables. Ils n’ont aucune influence politique ni aucun allié pour les défendre. Alors, comment ont-ils pu survivre et prospérer ?
Le Dieu de la Bible répond : “‘Toute arme qui sera formée contre toi sera vouée à l’insuccès, et toute langue qui se dressera contre toi dans le jugement, tu la condamneras. C’est là la possession héréditaire des serviteurs de Jéhovah, et leur justice vient de moi’, telle est la déclaration de Jéhovah.” “‘Ni par des forces militaires, ni par la vigueur, mais par mon esprit’, a dit Jéhovah des armées.” — Ésaïe 54:17 ; Zacharie 4:6. »
Dans ce contexte, toute tentative de désamorcer, voire de simplement relativiser cette extraordinaire assurance de l’invincibilité de leur groupe que les Témoins de Jéhovah affichent, sera systématiquement perçu comme de la faiblesse, de la lâcheté. Personne n’osera au sein du groupe afficher de la prudence face à ces prétentions, ou se demander si le groupe ne fait pas preuve d’une arrogance bien déplacée. Celui qui s’y risquerait tomberait de fait sous le coup d’une condamnation unanime, et sera accusé d’insulter Dieu lui-même :
« Nous honorons donc Jéhovah en le prenant au mot. Il dit, par exemple : “N’aie pas peur, car je suis avec toi. Ne jette pas çà et là tes regards [apeurés], car je suis ton Dieu. Je t’affermirai. Je t’aiderai vraiment.” (Proverbes 3:5 ; Ésaïe 41:10). Celui qui ne met pas sa totale confiance en Dieu le déshonore. »
Or mettre sa totale confiance en Dieu, nous l’avons vu plus haut, se traduit dans l’organisation jéhoviste par le fait d’accepter toutes les directives données par la hiérarchie, quelles qu’elles soient, quand bien même elles s’avéreraient foncièrement déraisonnables.
Nous percevons ici la conséquence directe du premier maillon de la pensée de groupe. Que cette affirmation d’invulnérabilité par les TdJ soit systématiquement nuancée par le fait que c’est à Dieu seul qu’en revient le mérite ne change pas grand chose au fait que, concrètement, le groupe des TdJ produit bien, et d’une façon très nette, le premier symptôme décrit par Janis.
Les conséquences furent parfois très lourdes : incapables d’imaginer que les décisions de la hiérarchie pourraient leur être nuisibles, des Témoins de Jéhovah ont provoqué de façon insensée leur propre « martyr ». Persuadés que rien ne pourrait jamais les vaincre, des jeunes Témoins de Jéhovah de France, par soumission aux dispositions qu’ils ne comprenaient pas mais qui ne pouvaient bien sûr être que pour leur bien, se sont quasiment condamnés eux-mêmes à des peines de prison fermes, en refusant de servir dans le civil au moment de leur conscription, sous un statut qui avait pourtant été créé spécialement pour des gens comme eux.
Certains en sont malheureusement restés très marqués -la prison étant ce qu’elle est- et n’ont même pas vraiment la possibilité de le dire, car s’en plaindre reviendrait à admettre que l’assurance que le groupe affiche envers ses propres choix, et en la bénédiction divine qui en découle obligatoirement, pourrait sérieusement être remise en question. Ce raisonnement étant celui des lâches, des faibles, des peu-spirituels, ces hommes n’ont plus eu qu’à souffrir en silence des conséquences de la présomptueuses croyance du groupe en son invulnérabilité.
D’ailleurs, si vous avez l’occasion de discuter avec un Témoin de Jéhovah de ce sujet, il trouvera l’occasion de vous expliquer qu’ils avaient raison de faire ainsi, quand bien même cette pratique fut-elle reconnue par la suite infondée par la hiérarchie elle-même. Cela nous conduit au second symptôme mis en évidence par I. Janis : le besoin de justifier absolument toutes les décisions du groupe. Ce sera l’objet de notre prochain article.
Notes: